Archive for mars, 2010

De la mémoire de Babeuf au silence de Twombly

Dimanche, mars 28th, 2010

Semaine 12/ mars 2010

Samedi
Aujourd’hui, à 17h31 UTC, équinoxe de printemps. Le centre du soleil est exactement à la verticale d’un point de l’équateur. Jusqu’en 2043 le printemps astronomique commencera toujours le 20 mars, et en 2044 ce sera le 19 mars, pour la première fois depuis 1796. 1796 est l’année qui vit l’arrestation des dirigeants de la Conjuration des Egaux, dont Gracchus Babeuf qui  écrivait : “Il nous faut non pas seulement cette égalité transcrite dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, nous la voulons au milieu de nous, sous le toit de nos maisons.” Il fut guillotiné l’année suivante. Parmi les trésors cachés du Musée des Beaux Arts de Marseille (fermé depuis si longtemps qu’on se demande s’il existe toujours) il y a une très grande toile (387 x 615 cm,  ci-dessous) de Topino Lebrun intitulée “La mort de Caïus Gracchus” datée 1798 qui raconte une triple histoire. C’est une peinture à la mode de 1798. Des Romains, vêtus de guenilles artistement disposées sur des corps musculeux et la mort héroïque toute pleine du pathos de l’air du temps. Le héros de la toile, à gauche, le personnage très éclairé, est Caïus Gracchus, tribun romain (154-121 avant JC) tendance révolutionnaire, courant citoyenneté pour tous. Etant déclaré hors la loi et traqué par le consul Opimius, il demanda à son esclave de le suicider. On voit sur la toile que Caïus Gracchus, expirant près de l’esclave qui finit l’oeuvre sur lui-même, tient un papier à la main gauche. Sur ce papier - vive l’anachronisme- est écrit  le projet de loi agraire de Gracchus Babeuf qui était l’ami de Topino Lebrun, peintre marseillais qui fut lui-même guillotiné pour conspiration en 1801. Trois révolutionnaires, trois morts violentes et une toile qui nous revient, comme un grand hoquet de l’Histoire, le jour de l’équinoxe.
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François-Jean-Baptiste Topino-Lebrun. La mort de Caïus Gracchus. 387 x 615 cm. 1798.

Dimanche
Banksy vient de donner un long entretien au Times qui le proclame trésor national incomparable. ( on n’ose rêver d’un journal français écrivant ce genre de chose d’un artiste de rue… )  Fidèle à lui même l’artiste de street art le plus fameux du monde tient toujours à rester inconnu visuellement, mais sur le site du journal, on peut le voir -caché- en train de réaliser l’oeuvre ci-dessous. Belle ironie subtile autour de l’obsession sécuritaire contemporaine des caméras de surveillance.banksy.png

 

Lundi
Dans son blog,  Yves Michaud  s’élève, avec raison, contre les graphistes illisibles qui sévissent souvent dans le monde de l’art contemporain. Cartons d’invitations indéchiffrables, textes semblant être mis en page pour empêcher la lecture, usages de polices de caractères s’apparentant au Nabatéen haute époque et autres facécies diverses. Michaud avance l’hypothèse suivante : “recherche d’un surcroit d’hermétisme et d’une mise en scène du secret pour un art contemporain qui en réalité n’a rien d’hermétique ni de secret mais travaille avec la banalité du quotidien” De mon côté j’ai souvent pensé que les graphistes se sentent en compétition avec les artistes et veulent se faire remarquer par une supposée créativité si inconséquente qu’elle oublie les fondamentaux du confort de lecture et le sens premier du travail demandé.

Mardi
Cette  Universal sculpture beauty de Damien Aspe   ( Galerie Porte-Avion ) me promène dans son désir de verticalité familière. Arbre axe du monde et puis bien autre chose : dans cette familiarité je trouve simultanément plusieurs pistes : le symbole des prises USB, et les initiales dans le titre, plus le cylindre, la sphère, le cône et … le cube.  Et là, c’est assez drôle pour moi, la présence de ce cube, parce que j’y vois la matérialisation d’une des erreurs de l’histoire de l’art. Pas mal d’ouvrages, se voulant même parfois pédagogiques, affirment  tranquillement la filiation du cubisme avec Cézanne en citant -faussement- une phrase de ce dernier : “Il faut traiter la nature selon le cube, la sphère et le cône” Or dans sa lettre à Emile Bernard du 15 avril 1904 Cézanne a écrit : ” Traitez la nature par le cylindre, la sphère, le cône, le tout mis en perspective, que chaque côté d’un objet, d’un plan, se dirige vers un point central” Evidemment il est fort possible qu’ici Damien Aspe ne fasse pas du tout référence à cette histoire avec Cézanne. Ni à la structure de ces monuments fondamentaux du bouddhisme que sont les Stûpas. En effet ils sont composés par la succession suivante :  cube,  sphère,  cône,  demi-sphère inversée et goutte enflammée l’une au-dessus de l’autre. La tradition bouddhique considérant ainsi le stûpa comme un symbole architectural du monde. Mais ici l’Universal du titre est peut-être juste le logo USB.
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Damien Aspe. Universal sculpture beauty. Métal. 200 cm. 2008

Mercredi
Selon Artclair.com   un sondage sur les français et l’art contemporain, pour Les Echos et ArtParis, montre que si 60 % des français visitent au moins une fois par an un musée, seuls 3 % se rendent plus de dix fois par an dans des expositions. Par ailleurs le sentiment vis-à-vis de l’art contemporain est ainsi réparti : 11% d’enthousiasme, 47 % d’incompréhension et d’indifférence et 51 % de curiosité.

Jeudi
C’est un de ces espaces de ville étrangère qui s’ouvrait, jadis, dans les vacances de l’enfance. Il y avait la lassitude des fins d’après-midi pleins de soleil, d’attirantes filles mystérieuses, des espadrilles qui collaient aux pieds, le goût de la glace à la pistache et, presque toujours, un Impérial hôtel un peu délabré. C’est ce que j’ai vu ( Galerie S.M.P.) dans ce collage de Fabien Moreau fait sur un capot de tacot.
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Fabien Moreau. Impérial Hôtel. Collage sur capot. 110 x 123 cm.

Vendredi
Aujourd’hui dans le site du Monde  je lis en riant un papier de Philippe Dagen titré Cinq minutes au Louvre avec le peintre Cy Twombly. Il y raconte, avec un certain talent,  comment Twombly se débrouille pour se protéger de sa renommée et fuir les questions et la foule. Avec, en prime, un étonnant entretien où l’artiste réussit magnifiquement à ne rien dire du tout.