Des maoris, des trous, des pleins et de quelques autres
Mardi, mai 31st, 2011Mai 2011
4 mai
Paul Gauguin (1848-1903) a des problèmes post-mortem avec ses sculptures. Cette Jeune Tahitienne (ci-contre) vient d’être vendue à New York par Sotheby’s 11,2 millions de dollars. Me semble un peu cher pour une pièce qui est tout sauf majeure. Facture assez banale qui ne porte pas beaucoup la main de l’artiste. L’explication de ce prix tient d’abord à ce que les sculptures de Gauguin sont rarissimes, ensuite à ce que le voyage de celle-ci est clairement établi. Gauguin l’a offerte en 1894 à Jeanne, la fille du collectionneur Jean Dolent. La pièce a été vendue en 1961 à un prêtre dominicain qui l’a confiée à Sotheby’s. Autour des sculptures de Gauguin la méfiance règne depuis qu’en 2001 l’Art Institute de Chicago a acheté une pièce très belle -Un Faune- qui s’est avéré être un faux fabriqué par les Greenhalgh, famille anglaise de faussaires qui a sévi avec beaucoup de talents et d’astuces, inventant en particulier documentation et pedigree très cohérents pour chaque faux mis en vente. Pour moi la vraie sculpture de Gauguin est à Orsay. C’est, entre autres, Soyez mystérieuses (ci-dessous) de 1890, un bas-relief en bois de tilleul polychrome (h 73 x 95 x 5 cm)

5 mai
Devant cette pièce d’Abdulaye Konaté ( VIP Galerie ) qui est issue d’une longue suite de variations autour des vêtements traditionnels des chasseurs du Mandé, je plonge dans le peu que je sais de cette culture. Le Mandé est au sud de Bamako. La confrérie des chasseurs, qui est toujours vivante, proclama le Manden Kalikan, le serment du Mandé, à la fin de 1222 le jour de l’intronisation de Soundiata Keita, le fondateur de l’empire du Mali (on connaît précisément cette date à cause de la comète de Halley qui illumina le ciel du Mali à ce moment-là) Ce serment qui est aussi une déclaration des droits humains, transmis fidèlement à travers les siècles par les initiés, proclame haut et fort l’abolition de l’esclavage. Il s’agit sans doute de la plus ancienne proclamation humaine contre l’esclavage. On sait ce qu’il est advenu par la suite. Devant cette oeuvre je pense que les vêtements des chasseurs sont couleurs de brousse c’est à dire dans toutes les variations d’ocres et portent accrochés des multitudes d’amulettes et de gris-gris. La blancheur et la stylisation qu’offre Abdulaye Konaté est comme l’apparition en deuil de cette grande mémoire revisitée avec humilité et respect.

6 mai
Les visages d’adolescents de Matthias Olmeta (Galerie Detaille) photographiés avec la vieille technique de l’ambrotype sont porteurs d’une étrange présence. Profondeur et gravité, avec l’intériorité mystérieuse des jeunes vies affleurant en surface et donnant une forte charge à l’image.

Matthias Olmeta. Gabriel. Ambrotype sur altuglas, épreuve unique. 30 x 33 cm.
7 mai
C’est le moment pour aller s’enivrer du rossignol. La technique est simple : se promener seul, la nuit, dans une campagne boisée. Quand on entend un rossignol se placer sous le vent. Rester immobile, puis s’avancer à pas de caméléon, très lentement et sans aucun bruit. Recommencer et recommencer encore. On peut s’approcher ainsi à quelques mètres. Dans une immobilité totale, on peut alors se laisser envahir jusqu’à l’ivresse par la musique du virtuose.
9 mai
Aujourd’hui le Muséum d’histoire naturelle de Rouen vient de restituer à la Nouvelle Zélande une tête Maorie conservée depuis 1875. On connaît le problème : d’un côté les collections des musées français sont inaliénables, de l’autre un corps humain est-il un objet de patrimoine, ou même un objet d’art ? Une loi spéciale, levant l’inaliénabilité dans ce cas, a heureusement été votée. Je pense à tout cela en me promenant dans l’installation Valse des Réducteurs de têtes d’Axel Lück, Florence Ricard et Bastien Boni (Le Passage de l’art) J’y salue ces 23 têtes à antennes vibratiles, mais aussi le souvenir de la Vénus de Lespugue, ceux des têtes réduites Jivaros et quelques autres. Comme des miniatures de projections anthropologiques où la tête humaine devient objet qui peut tenir dans la main du géant.
10 mai
L’art est parfois affaire d’humeur. Hier vernissage au Musée d’Art contemporain (M.A.C.) de deux artistes que j’aime bien : Michelangelo Pistoletto et Hervé Paraponaris. Le premier montrait une installation déjà vue à Marseille (la Méditerranée en table-miroir entourée de sièges disparates, je suppose qu’on l’a sortie d’une remise) et une peinture sur gaze courbe, trop zen et minimale pour mon humeur agitée du moment. Le deuxième montrait des travaux de ses étudiants en architecture. Scolaire, façon bricolages d’atelier que l’on décide de montrer comme des oeuvres. J’ai promené ma mauvaise humeur face à cette indigence, visiblement issue d’un budget minuscule, jusqu’à la dernière salle, tout au fond du musée, pour saluer Les machines à voir (1993) de Jean-Luc Parent et voir justement si mes vapeurs pouvaient s’évanouir. La chose a fonctionné et j’ai encore souri de plaisir devant la Jaguar MK2 rouge envahie des boules de Jean-Luc Parent et de toute sa smala. Boules qui réussissent à être à la fois la multitude métastasée de notre planète, des yeux, des clitoris de femmes, des glands d’hommes et la boule perdue de notre hystérie quotidienne.
16 mai
La 10ème Biennale de Sharjah (Emirats Arabes Unis) intitulée Intrigue pour une biennale, vient de s’achever. De l’avis de beaucoup de visiteurs ce fut la meilleure édition depuis ses débuts en1993. Mais la capacité des Emirats a soutenir l’art contemporain a aussi montré ses limites. Jack Persekian, le directeur de la Biennale a été brutalement viré à cause de certaines réactions du public à l’installation Maportaliche/Ecritures sauvages de l’artiste algérien Mustapha Benfodil (voir ci-dessous) Il s’agissait d’une place publique couverte de graffitis avec deux équipes de foot et un arbitre, sous forme de mannequins portant des textes divers (poèmes, calembours, recettes de cuisines etc…) Dans le etc… s’était glissé un texte racontant le viol d’une femme par des membres du GIA (groupe islamique armé) pendant la guerre civile algérienne. C’est ce texte qui a choqué. L’installation a été immédiatement enlevée. Rasha Salti, une des commissaires de l’exposition a déclaré : “Les événements ont démontré qu’une œuvre d’art audacieuse et provocante qui utilise le langage des djihadistes islamistes peut choquer à un point tel que toute discussion devient impossible”

17 mai
Qu’est-ce qu’une belle exposition ? Un lieu où vous ne comprenez rien. C’est à dire un lieu où vous expérimentez intimement de nouvelles perceptions du monde. Le haut, le bas, l’image et son refus, l’horizontal, le vertical, l’ici et maintenant et l’infini, la forme du vide et la vacuité du plein. Luxe suprême : quelque chose qui donne du sens hors de tout système d’accablement immédiatique. Oui cette exposition Cocotrope (Château de Servière) de Caroline Le Méhauté est magnifique. Il faut s’y promener seul et en silence, comme toujours. Ainsi peut-être l’art d’aujourd’hui vous proposera ce qu’il a de meilleur : un défi pour le regard et l’esprit, des espaces peuplés de volumes interrogatifs (ici hors de toute séduction de divertissement, de toute mode, de toute provocation) qu’il faut regarder, approcher et observer calmement. Alors on peut commencer à voir un peu. Par exemple ce Négociation 37. Je levais les yeux (ci-dessous) est une série de 16 trous disposés géométriquement dans un mur. La matière utilisée ici, comme dans presque toute l’exposition, est la tourbe de coco, produit organique naturel totalement biodégradable, qui donne une impression de familiarité native à l’ensemble. Le pressé passera, 16 trous et alors ? Tant pis pour le pressé. Il se trouve que si l’on observe un peu ces 16 trous, arrive une foule de choses : terriers mais pour humains urbains et construits par l’artiste ? On s’approche et l’on voit que ces trous n’ont pas de fonds. Carré magique fait de cylindriques métaphores en abîme ? On recule pour voir l’ensemble et l’on voit que tous ces trous semblent converger vers un point de fuite très lointain. A mi-distance les bouches des terriers du centre sont ovales, celles des côtés sont rondes. D’accord, perspective. On s’approche à nouveau et l’on surveille que personne ne vous regarde, on glisse alors la tête dedans pour chercher le fond. Pas de fond. Sous la réalité ? On se recule à nouveau. Multiplicité de passages de perception. Le regard alors se fait modeste et cette humilité lui procure une vraie joie philosophique devant la question qui arrive : qu’est-ce que voir ?
Caroline Le Méhauté devant son Négociation 37. Je levais les yeux. Tourbe de coco, techniques mixtes. 370 x 540 x 230 cm. 2011.
19 mai
La non construction de Paul Destieu (Festival des arts éphémères ) dans le beau parc de Maison Blanche s’appelle justement Subprime. Cette installation réussit à être à la fois une image d’actualité ( origines de la crise financière internationale ) et la matérialisation du mot réserve, au sens artistique (partie laissée intacte) mais aussi à ses autres sens de restriction, circonspection, épargne et dépôt.

Paul Destieu & Colson Wood. Subprime. Installation 2011.
21 mai
A vrai dire on ne sait pas très bien comment les choses se passent sur les autres planètes, mais sur la nôtre, depuis l’Athènes de Périclès, soit 2400 ans, le lieu principal du marché de l’art a toujours été le lieu du pouvoir économique et politique. Et bien, mine de rien, la planète vient de changer de centre. Selon Artprice la Chine est devenue le numéro un mondial des ventes aux enchères d’art en 2010. En trois ans l’Empire du Milieu a dépassé la France, puis le Royaume uni et les Etats Unis. Avec quelques charmants paradoxes dont le système capitalisto-totalitaire chinois a le secret : par exemple Ai Wei Wei est toujours en prison.
25 mai
Dans les dessins sur le mur de Béatrice Cussol (Galerie Porte Avion ) il y a une sorte d’énergie sorcière. Des histoires dans les histoires et des dessins dans les dessins, comme un inconscient de l’image venant affleurer en surface avec le désir et la mort. Le moment aussi de se féliciter pour 2 ou 3 légers progrès de l’humanité : jadis on a brûlé des femmes pour moins que ça.
26 mai
17 pyramides, plus de 1000 tombes et 3000 habitations antiques viennent d’être découvertes en Egypte, dans les régions de Saqqarah et de Tanis, grâce aux images infra-rouges d’un satellite de la Nasa qui mettent en évidence les différents matériaux sous la surface de la terre. Les égyptologues se réjouissent : ces images montrent à quel point les implantations humaines ont été sous-estimées jusqu’à présent et ces découvertes sont sans doute les premières d’une longue série.
28 mai
Subversif comme est la véritable subversion, c’est à dire planquée, l’air de rien, sous des dehors anodins. Subversive est la dernière installation de groupedunes (Madeleine Chiche et Bernard Misrachi) sur le toit de la Friche la Belle de Mai. 8000 m2 ouverts de nuit au-dessus de la ville. Avec tout l’espace pour déambuler et regarder à l’horizon, avec aussi le regard de l’intimité pour de petits jardins carrés et des végétaux voyageurs, avec l’écran où se projettent des paysages que superposent les ombres chinoises des présents, avec tout le ciel, avec un petit salon de musique qui, merveille technique, ne s’entend pas en dehors de son cercle. Il y a des lignes qui vagabondent sur les murs et des lettres sur les toits, il n’ y a surtout rien à vendre, ni marchandise, ni concept, O liberté magnifique : ici rien de la sempiternelle trilogie pouvoir-sexe-argent dont l’actualité nous accable depuis deux semaines. Juste le regard, le corps et le temps. La subversion.