Du temps, du goût et de la liberté.
Mercredi, août 31st, 2011Août 2011
3 août
“Je consomme donc je suis “ Semble dire cette photo du jeune artiste chinois Liu Bolin dont le travail consiste à se fondre dans le paysage. Cependant ici le seul visage tenant encore son image semble ajouter : “ Mais je suis de moins en moins.”

7 août
Le peintre franco-polonais Roman Opalka vient de mourir à Rome à l’âge de 79 ans. Opalka a essayé de peindre une chose très banale et inexorablement présente : le temps qui passe. Glorieuse ambition. Depuis 1965 son oeuvre ” 1965/1 -? ” est une longue série de toiles de mêmes dimensions (195 x 135 cm ) sur lesquelles l’artiste a inscrit les nombres en ordre croissant à partir du chiffre 1. Chaque toile (il en a produit cinq par an) est intitulée Détail. L’oeuvre d’Opalka est pratiquement impossible à photographier. (voir ci-dessous)

D’abord, devant une peinture de Roman Opalka on ne fait pas que voir. Quand on s’approche, on entend aussi la longue litanie de la suite de chiffres -en polonais- qui composent la toile. Opalka a toujours enregistré sa voix disant les chiffres pendant qu’il les peint. Après chaque séance de travail dans son atelier il a aussi photographié son visage, toujours dans les mêmes conditions très précises de lumière et de cadrage. Toujours le temps qui passe.

À deux mètres cette peinture est une sorte d’abstraction vibrante grise, ce n’est qu’en s’approchant que l’oeil distingue les nombres qui ont quelques millimètres de haut. Les premières toiles ont été peintes en blanc sur fond noir mais à partir de 1972 le fond de chaque nouvelle toile a reçu 1% de blanc supplémentaire, ceci dans le but d’arriver à peindre un jour blanc sur blanc. Ce jour est arrivé en 2008. Opalka a appelé cela le “blanc mérité”. Mais le blanc du fond était du blanc de zinc et celui des chiffres était du blanc de titane… Comme le blanc absolu n’existe pas, on voyait la différence… De plus le fond des toiles gardait toujours en mémoire son origine noire.

J’ai découvert Opalka en 1983 à La Chartreuse de Villeneuve-les-Avignon dans une très belle expo ” 12 Artistes et le temps ” dont le commissaire était Bernard Noël. Dans la nuit provençale, à une terrasse de café, je me souviens d’une conversation animée entre un Opalka très calme et un Olivier Debré assez agressif, avec Bernard Noël en observateur attentif et souverain bienveillant. Debré, en coloriste flamboyant, avait du mal avec le concept pur qui, selon lui, était tout sauf lyrique, donc pas vraiment artistique… Opalka parlait doucement de la force du temps qui passe, je me souviens qu’il était d’une grande courtoisie teintée de malice ; sa femme avait un grand chapeau à plumes et ressemblait à une princesse polonaise en exil. Ce qu’elle était peut-être. J’appréciais la peinture abstraite de Debré mais là, bien sûr, c’est le travail d’Opalka qui était vraiment intéressant et radical. Cette façon de pousser le concept jusqu’au bout lui a valu beaucoup de sarcasmes et quelques solides amitiés et admirations. Aujourd’hui l’oeuvre est logiquement achevée par la mort. Sur son site le dernier nombre tracé : 5607249. Sa dernière exposition à Thonon-les-Bains s’appelle justement Le vertige de l’infini ( Chapelle de la Visitation et Galerie de l’Etrave, jusqu’au 2 octobre ). Opalka se disait zeitiste en référence au « Sein und Zeit » (« Être et temps ») d’Heidegger. Il expliquait que sa démarche, ce non-sens de peindre une série de chiffres, était la meilleure réponse à ce fait qui nous bouleverse tellement : nous sommes condamnés à mourir ! Dans une interview à Libération le 21 aout 2004.il ajoutait : La mort est à la fois une mauvaise et une bonne nouvelle. Une mauvaise, parce qu’elle n’est pas une pensée agréable. Mais là, nous sommes tous confrontés à ce qui reste encore le plus grand suspense. Une bonne, parce que c’est fantastique de se dire que, grâce à elle, vous avez défini un concept et crée une oeuvre qu’elle seule peut achever».
12 août Face aux photos de la mexicaine Daniela Rossell (Atelier des Forges. Arles) qui portent comme titre général “Riches et fameuses” on se trouve plongé dans la question du goût. Rossell a photographié les intérieurs domestiques de ses voisines très riches. Et l’on se trouve face à des accumulations kitschissimes qui semblent nées des amours fantasmées d’un Hollywood serie B, d’une galerie marchande de Dubaï et d’un clip présentant le Louvre en 3 minutes. On le sait le mauvais goût est toujours celui des autres, même si Baudelaire affirmait « Ce qu’il y a d’enivrant dans le mauvais goût, c’est le plaisir aristocratique de déplaire »

16 août
Tag au pochoir vu dans le quartier du Panier à Marseille. Quelqu’un veut vous alerter, vous aviser, vous prévenir, vous mettre en éveil. L’affirmation est d’abord porteuse d’une menace, mais comme les yeux sont assez beaux on peut y lire aussi autre chose : quelqu’un vous regarde encore, vous n’êtes pas totalement seul.
18 août Le 31 décembre 1921, le comte Etienne de Beaumont, amateur d’art éclairé, donna une grande fête de réveillon. Tout ce que Paris comptait d’artistes, de célébrités mondaines et de gens qui se croyaient importants y était. Dans “Proust au Majestic” (Grasset.2008) Richard Davenport-Hines raconte : ” Il y eut un remous dans la foule quand Proust arriva finalement sur le coup de minuit, le visage blême et bouffi. Regardez-le, il est sur le motif, dit Picasso, tandis que Proust, se déplaçant parmi les invités, ne s’adressait qu’aux ducs.”
26 août
Hier à Damas le caricaturiste Ali Ferzat a été enlevé par des agents des services syriens de sécurité circulant au volant d’une camionnette. Le caricaturiste a été roué de coups avant d’être abandonné sur la route de l’aéroport. On lui a brisé les mains en lui disant que ce n’était qu’un avertissement. Très célèbre dans le monde arabe Ali Ferzat a déjà eu de nombreux problèmes dans le passé avec les dictatures de tout acabit. En 1989 Saddam Hussein l’avait menacé de mort pour un dessin, exposé à l’Institut du Monde Arabe à Paris, figurant le dictateur irakien présentant ses décorations au peuple affamé. Pour honorer un caricaturiste le mieux est de montrer son travail. Voici un de ses derniers dessins, où l’on peut lire le mot “démocratie” sur le papier au sol.

” Par le dialogue, ça veut dire par le dialogue !”
29 août
Plus de soucis pour la santé d’Ai Wei Wei ! En effet à cause de son inhabituel silence depuis sa libération le 22 juin dernier certains se demandaient s’il n’avait pas subi un traitement spécial ou une sorte de lavage de cerveau lors de son incarcération. Pas de problème, l’artiste parle à nouveau. Il a donné hier un entretien au site de Newsweek où, selon son habitude, il ne mâche pas ses mots. Selon lui Pékin est une prison où les gens deviennent fous. «Pékin est constituée de deux villes. L’une de pouvoir et d’argent. Des gens qui se fichent de leurs voisins; qui ne vous font pas confiance. L’autre ville est celle du désespoir. Je vois des gens dans les autobus et je ne vois aucun espoir dans leurs yeux. Ils ne peuvent même pas imaginer qu’ils pourront un jour s’acheter une maison. Ils viennent de villages très pauvres où ils n’ont jamais vu d’électricité ou de papier toilette. Chaque année des millions (de migrants) affluent à Pékin pour y construire ses ponts, ses routes, ses habitations. Chaque année ils édifient à Pékin une surface équivalente à la ville en 1949. Ce sont les esclaves de Pékin. Ils squattent dans des structures illégales, que Pékin détruit au fur et à mesure de son avancée».
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